Des blessures à la renaissance : récit de l’être humain, de la terre et de la liberté au Rojava – Abbas Mansouran

“” La douleur fantôme du Rojava— une œuvre bouleversante, belle et tragique, mais en même temps profondément animée par une conviction intense et un espoir d’acier.
Le film de Maryam Ebrahimi ne saurait être considéré comme un simple récit conventionnel de la guerre, des blessures, de la mémoire et du courage. Dans ses strates les plus profondes et les plus fondamentales, cette œuvre pose une question sur l’existence elle-même : sur la résistance dans une terre qui abrite plus de dix nationalités et communautés ethniques et religieuses — Kurdes, Arabes, Assyriens, Arméniens, Chaldéens, Circassiens, Yézidis et d’autres encore — et qui est le foyer de près de quatre millions d’êtres humains.
La question que pose le film est la suivante : comment un être humain se recrée-t-il après avoir enseveli des fragments de son propre corps et de son âme ? Où résident la force motrice et la philosophie de cette épopée ? Comment continuer à vivre et à faire naître l’espoir tout en portant les blessures d’une résistance magnifique ? Et comment, du sein d’une terre qui a vu de ses propres yeux le visage terrifiant de la mort, recréer à nouveau, avec sincérité et authenticité, la possibilité d’une renaissance ?
Dans cette œuvre, Maryam Ebrahimi ne se contente pas de documenter les réalités nues de la guerre et de l’après-guerre. Elle donne à voir la voix retentissante et l’image lumineuse d’un soulèvement historique — un soulèvement au cœur duquel se tiennent les femmes, mais dont les horizons et les aspirations dépassent les frontières du genre et de la politique pour atteindre une question fondamentale sur l’être humain, en tant que partie de la nature et manifestation de la liberté, ainsi que sur son lien et sa relation avec la terre.
Derrière cette documentation historique se trouve toute une chaîne d’êtres humains et d’efforts silencieux mais immenses, dont chacun a joué un rôle essentiel dans l’élaboration de cette philosophie et de ce paradigme humain durable.
Heval Rojda Rojhelat fut l’une des véritables soutiens et de celles qui ouvrirent la voie à ce projet ; telle une source jaillissante, elle joua un rôle déterminant en créant les possibilités et en ouvrant les chemins nécessaires à la réalisation de ce document historique. Elle demeura fermement aux côtés de cet effort jusqu’au bout — et elle y demeure encore. Combien sont-ils, ceux qui participent à la création d’une grande œuvre sans apparaître véritablement dans le cadre de la caméra, alors que, sans leur présence, leur souffrance, leur confiance et leur solidarité, le cadre lui-même n’aurait jamais pu exister ?
Même durant les jours les plus sombres et les plus déchirants de la guerre, des êtres humains furent là pour relier la caméra et le récit à la réalité tremblante de la souffrance humaine. Le Dr Roni Javanrud fut l’un des plus remarquables d’entre eux — un être humain qui rejoignit ces âmes dévouées et qui, aux jours où le phosphore blanc pleuvait sur Serêkaniyê, Girê Spî et les villages environnants, resta fermement à nos côtés, auprès des blessés, luttant pour sauver des vies humaines. Sa présence constitue un témoignage vivant de cette vérité : au cœur même de l’horreur de la guerre, préserver la vie humaine et panser les blessures est en soi une forme élevée de résistance — une manière de s’opposer à une logique qui cherche à transformer simultanément le corps humain et la terre elle-même en scènes de destruction et de dévastation.
Et durant ces mêmes jours de feu et de mort, William, venu de Suisse, était lui aussi à nos côtés, épaule contre épaule — un être humain compatissant, profondément solidaire de ceux qui souffraient, qui nous aidait à acheminer les médicaments et qui, afin de documenter la vérité et de la porter devant l’opinion publique mondiale, s’aventurait avec sa caméra au cœur de l’enfer. Sa présence incarnait la compassion et la solidarité humaines dans leur dimension universelle — une solidarité qui transcende les frontières de la géographie, de la langue et de la nationalité et qui reconnaît dans la souffrance de chaque être humain une souffrance commune à toute l’humanité.
Dans la formation de ce récit historique, des personnes telles que Mazdak Azar (Alireza Askari) jouèrent un rôle important dans l’élaboration et la maturation de l’idée d’un mouvement destiné à documenter cette réalité — un effort dont les premiers pas furent accomplis en Suède afin qu’une expérience fragmentée et saturée de douleur puisse devenir un récit historique durable.
Cette quête finit par rencontrer le regard profond et l’expérience vécue de Maryam Ebrahimi — une femme qui avait elle-même éprouvé la guerre et une enfance marquée par la guerre dans chacune des cellules de son être. Ainsi, lorsqu’elle prit sa caméra pour entrer sur le terrain, elle connaissait la signification profonde de la blessure, de la peur, de la perte et de la persévérance, non seulement derrière l’objectif, mais dans sa propre chair et dans son âme.
Maryam ne cherchait pas simplement à documenter un événement de guerre. Elle recherchait un lien organique entre l’être humain et la terre, entre la blessure et la mémoire, entre la femme et la vie, entre la résistance et la possibilité d’un avenir. Et lorsqu’elle prit la caméra entre ses mains, elle n’en fit pas un instrument d’observation à distance. Pour elle, la caméra devint un moyen de se rapprocher, d’écouter, de vivre et de témoigner.
Le résultat de ce choix fut près de cinq années d’un travail persévérant et remarquable visant à documenter une vérité qui devait demeurer vivante à jamais — au milieu du vacarme assourdissant de la guerre, parmi les statistiques sèches des victimes et dans les images amères de la destruction de Kobané.
C’est peut-être là l’un des aspects les plus singuliers du film : sous les drones de reconnaissance et les bombardiers qui cherchent, maison après maison, Sorxwin et les commandants blessés, la caméra se rapproche toujours davantage — des corps blessés, des yeux épuisés par l’insomnie, des silences chargés de sens et des mains qui, malgré de profondes blessures, continuent à travailler et à créer.
Des êtres humains tels que les camarades Sorxwin, Zarin, Rojda, Fedakar et d’autres encore ont franchi le seuil de la mort, perdant une main, une jambe, la parole ou la vue, et pourtant ils continuent à penser à la vie et à la poursuite de la lutte — tandis que les drones ennemis les recherchent maison après maison.
Les femmes qui surgissent dans ce récit magnifique ne sont plus les objets silencieux et oubliés de l’histoire. Elles sont elles-mêmes devenues des actrices conscientes de l’histoire. Ces femmes se sont dressées contre la brutalité, l’occupation et la logique de la mort pour défendre la dignité humaine, l’existence des opprimés et les droits de ceux dont les droits ont été niés.
Des figures telles que Heval Fatemeh Rojhelat (Sorxwin), Heval Fedakar, Zarin, Rojda et d’autres figures de la résistance ne sont pas simplement les héroïnes et les héros d’un combat militaire. Elles sont les signes lumineux d’une résistance : la possibilité d’une autre manière de vivre, de relations plus humaines et d’un monde digne, nécessaire et pur.
La présence du camarade Fedakar revêt ici une signification profonde et subversive. Le monde ne doit pas être à nouveau enfermé dans la vieille opposition binaire entre femme et homme. L’importance de sa présence — celle d’un homme qui a lui-même perdu ses deux jambes et qui se tient aux côtés de femmes blessées — réside précisément dans la destruction de ces murs artificiels et dans l’ouverture d’un horizon où la question n’est pas l’opposition entre les genres, mais la libération de l’être humain et la reconstruction du lien rompu entre l’humanité, la nature et la terre.
C’est un homme au milieu des montagnes, parmi les combattantes et les blessés ; un homme qui, aujourd’hui, à leurs côtés, pense à rendre la vie à la terre — aux oliviers, aux fleurs, aux plantes, au retour de la vie dans une terre que la guerre a blessée. Sa présence nous rappelle que la libération humaine ne saurait être réduite à la libération d’un genre par rapport à un autre. Il s’agit de libérer les relations humaines de la domination et de reconstruire le lien de l’être humain avec la terre.
C’est peut-être précisément ici que la Maison des blessés et la Fédération des blessés, ainsi que des commandants tels que la camarade Sorxwin (Fatemeh), Newroz et d’autres camarades dans le processus de libération du Rojava et de Kobané, acquièrent une signification qui dépasse la simple géographie matérielle.
Cette maison est l’incarnation vivante d’une commune humaine de communards — un espace où l’on peut percevoir l’écho du leadership et du partage des responsabilités dans les premières communes humaines, avant que la propriété, la hiérarchie et les rapports de domination ne transforment les relations entre les êtres humains ainsi que celles de l’humanité avec la nature, et avant que l’exploitation de l’être humain et de la nature ne devienne un rapport social établi. Ici, la blessure, le handicap, le genre et les frontières sociales conventionnelles perdent leur ancienne autorité. Ce qui demeure, c’est l’être humain et son besoin commun de vie et de dignité.
Les femmes qui ont perdu un œil, une main ou une jambe dans cette terrible lutte pour la libération, l’égalité et Femme, Vie, Liberté vivent avec leurs corps blessés tout en recréant simultanément la vie au-delà de leurs propres corps — en restaurant la terre, en cultivant les oliviers, en faisant pousser les plantes et en maintenant l’écosystème vivant.
Comme si leurs corps blessés et la terre blessée et labourée du Rojava étaient deux manifestations d’une même blessure. Et tous deux crient une même réponse :
Guérison, continuité et renaissance.
C’est ici que se forme l’une des images les plus bouleversantes du film : des femmes dont les armes sont encore à leurs côtés et au-dessus desquelles plane l’ombre menaçante des drones ennemis déposent, avec un calme saisissant et une volonté inébranlable, de la terre sur le corps d’un camarade tombé.
La main qui répand la terre sur le corps du camarade tombé afin qu’un jeune olivier puisse en surgir est la même main qui plante l’olivier et rend la vie à la terre.
Cette terre n’est plus seulement le cimetière de la mort ; elle est le berceau de la naissance et de la renaissance, telle la Mésopotamie — la terre entre les fleuves.
Et pourtant, la question fondamentale du film continue de flotter devant nos yeux :
Quelle est la force motrice de cette immense résistance ?
Ce que nous voyons n’est-il que le produit des émotions de la guerre ? Peut-on le comprendre dans le cadre des propagandes conventionnelles ? Ou existe-t-il derrière cette persévérance une motivation infiniment plus profonde : un désir brûlant d’un autre monde — un monde dans lequel femmes et hommes se lèvent non pour mourir, mais pour une vie harmonieuse, digne, égalitaire, libérée de l’exploitation et enracinée dans une relation avec la nature ?
À maintes reprises, le film place cette question devant le spectateur : dans les vastes cimetières du Rojava, dans les plans éloignés comme dans les gros plans, et dans les visages de femmes et d’hommes qui, en apparence, ne diffèrent en rien des autres êtres humains.
Ce qui les transforme en une force exceptionnelle n’est pas une quelconque nature héroïque innée, mais leur conscience profonde du moment historique et leur choix conscient de rejoindre un processus dans lequel la vie prend sens sous la protection de la liberté.
Ils n’étaient pas partis à la rencontre de la mort ; ils avaient franchi le seuil de la vie authentique.
Ils ont uni la conscience à l’audace et transformé l’audace en un courage d’acier — un courage devenu une arme, non pour adorer la mort, mais pour défendre la possibilité même de la vie.
C’est comme si ces êtres humains avaient surgi du cœur des montagnes libres, puisé leur force dans la pierre et le roc et, tels des fleuves impétueux, étaient descendus des hauteurs vers les plaines. Mais leur destination n’était ni le mirage ni la destruction ; leur aspiration était de transformer le désert en champs verdoyants de vie libre.
Le Rojava, avec ses étoiles éclatantes dans le ciel nocturne, avec le Tigre et l’Euphrate et les rivières qui traversent des plaines brûlées par les assauts des pillards de Daech, des criminels d’Al-Qaïda et des occupants néo-ottomans, avec une terre qui respire encore et un blé qui continue d’y germer, est devenu une métaphore vivante d’un autre monde — un monde qui ne se construit pas dans l’abstraction mentale, mais ici même, dans cette terre tangible :
dans le grain de blé qui repose dans le sol ; dans les racines de l’olivier qui percent la terre durcie ; dans les eaux du Tigre et de l’Euphrate et les rivières qui descendent des montagnes pour redonner vie aux plaines brûlées ; et dans l’être humain qui, après des années de guerre dévastatrice, pense encore à planter et à créer.
Peut-être peut-on entendre ici l’écho de grandes idées libératrices — la recherche d’un autre monde, d’un monde parallèle au monde de la domination. Une idée qui a également trouvé son écho au Chiapas. Mais le Rojava, contrairement aux rêves, se tient debout sur le terrain rude de cette réalité — avec ses étoiles, ses fleuves, sa terre, son blé et ses oliviers.
Ici, l’autre monde ne se construit pas dans l’abstraction ; il se construit dans la terre.
Au milieu de tout cela, le souvenir amer de l’Octobre noir de 2019 demeure comme une blessure qui ne s’est pas refermée — ces jours où Serêkaniyê, Girê Spî et les villages environnants furent soumis à d’intenses bombardements et occupés.
Durant ces jours sombres, j’eus l’honneur et la responsabilité de me tenir au milieu du feu, de la fumée et du phosphore blanc, aux côtés de Sorxwin et des autres, de soigner leurs blessures dans les villes de Hesekê et de Qamishlo et d’être témoin, de mes propres yeux, du crime et de l’occupation ; témoin de populations chassées de leurs maisons et de leurs terres et jetées sur les routes de l’exil ; témoin de la souffrance de centaines de milliers d’êtres humains dont le destin fut lié au déplacement forcé.
Et la souffrance et le déplacement se poursuivent encore. Le retour de nombreuses personnes déplacées vers des terres telles qu’Afrin, Serêkaniyê et Girê Spî continue de se heurter aux obstacles et aux violences engendrés par l’occupation et la guerre.
Pourtant, ce qui apparut devant nos yeux durant ces jours de fumée et de feu ne fut pas seulement la destruction. Ce fut aussi la grandeur d’êtres humains qui, même au moment de perdre une partie de leur corps et au milieu d’innombrables blessures, ne renoncèrent jamais à revenir à la vie, parce qu’ils croyaient en la possibilité d’une renaissance au sein même de cette terre.
Le Rojava s’est relevé de ses cendres et, tel un phénix, s’est remis à germer. Il a affirmé son identité et cherché à expérimenter une autre forme de vie et d’autogouvernance collective fondée sur la dignité. Les années de résistance n’ont pas réduit cette expérience à un souvenir décoloré ; le Rojava continue de se dresser contre l’agression et le despotisme.
Construire un petit abri au milieu d’immenses ruines ; planter un jeune olivier dans une terre encore imprégnée de sang ; rendre la végétation à un sol sur lequel la volonté de mort avait projeté son ombre ; et rendre l’être humain à son lien oublié avec la terre — tels sont les piliers fondamentaux de la résistance.
De la montagne à la plaine, de la pierre à la terre, de la blessure à la pousse nouvelle, tout dans cette terre répond à une seule question :
Comment refonder la vie après tant de mort — non pas simplement survivre, mais vivre une vie digne et libre ?
Peut-être faut-il chercher la réponse dans cette même main qui garde une arme à proximité pour défendre la vie libre, tout en plantant simultanément une graine ou un jeune arbre dans la terre.
Dans cette même femme commandante qui a combattu pendant plus de vingt ans dans les montagnes libres et au Rojava — une femme qui a perdu la vue, mais qui, du bout de ses doigts, ressent la brise et la douceur des feuilles et des branches. Cette image crée l’un des plus beaux moments surréalistes du film, témoignant de cette vérité : pour percevoir la beauté et la profondeur de l’existence, chaque cellule et chaque fibre nerveuse du corps entre en action — même lorsque les yeux ne voient plus.
Durant les jours de feu et de bombes au phosphore blanc, ceux qui soignèrent les blessures humaines à Hesekê, Til Temir et Qamishlo, ainsi que les êtres patients qui se tinrent dans l’ombre afin que cette vérité historique puisse être documentée, furent pour moi une source de fierté. Ensemble, ils témoignent d’un pacte humain qui se dresse contre l’oubli.
Et peut-être la véritable libération est-elle précisément cela :
La présence du camarade Fedakar, aujourd’hui jardinier dans le refuge des blessés ; un homme aux côtés des femmes ; un être humain aux côtés d’un autre être humain.
Non pas la domination de l’être humain sur l’être humain ; non pas la victoire d’un genre sur un autre ; mais la fin de la logique de domination ;
rendre l’être humain à son être authentique ; rendre l’humanité à la terre ; et rendre la vie à l’endroit même où la mort voulait planter sa tente pour toujours.
Car tant qu’une seule graine demeure vivante au cœur de la terre, aucune catastrophe ne peut mettre un point final définitif à la vie.
Et peut-être la valeur de ce film réside-t-elle précisément là : dans le fait qu’il nous oblige à le recevoir non seulement avec nos yeux et nos oreilles, mais aussi avec notre âme et notre raison. Car cette œuvre n’est pas seulement la documentation d’une résistance ; elle consigne une question historique et humaine :
L’être humain est-il prisonnier et condamné par le destin, par une destinée transcendante, par les puissances militaires, politiques et idéologiques et par les armées d’occupation — ou peut-il, par sa volonté et sa conscience, à l’image de Sorxwin et de ses camarades, reprendre une fois encore son destin entre ses propres mains ?
L’accueil exceptionnel réservé au film lors de sa première projection spéciale au cinéma Zita, à Stockholm, le 4 septembre 2026, ne fut pas seulement l’accueil d’une œuvre cinématographique ; ce fut aussi la reconnaissance d’un effort nécessaire pour documenter une part d’une vérité humaine et historique qui ne doit pas être oubliée.
Ce film raconte l’histoire des morts vivants — de celles et ceux qui ont franchi la frontière de la mort et qui pourtant continuent à planter, continuent à construire, continuent à revenir vers la terre et continuent à croire en l’avenir.
Des blessures à la renaissance ; de la mort à la vie ; de la montagne à la plaine ; et de l’être humain à la vie de la terre.
Abbas Mansouran
5 septembre 2026

Le film de Maryam Ebrahimi ne saurait être considéré comme un simple récit conventionnel de la guerre, des blessures, de la mémoire et du courage. Dans ses strates les plus profondes et les plus fondamentales, cette œuvre pose une question sur l’existence elle-même : sur la résistance dans une terre qui abrite plus de dix nationalités et communautés ethniques et religieuses — Kurdes, Arabes, Assyriens, Arméniens, Chaldéens, Circassiens, Yézidis et d’autres encore — et qui est le foyer de près de quatre millions d’êtres humains.

La question que pose le film est la suivante : comment un être humain se recrée-t-il après avoir enseveli des fragments de son propre corps et de son âme ? Où résident la force motrice et la philosophie de cette épopée ? Comment continuer à vivre et à faire naître l’espoir tout en portant les blessures d’une résistance magnifique ? Et comment, du sein d’une terre qui a vu de ses propres yeux le visage terrifiant de la mort, recréer à nouveau, avec sincérité et authenticité, la possibilité d’une renaissance ?

Dans cette œuvre, Maryam Ebrahimi ne se contente pas de documenter les réalités nues de la guerre et de l’après-guerre. Elle donne à voir la voix retentissante et l’image lumineuse d’un soulèvement historique — un soulèvement au cœur duquel se tiennent les femmes, mais dont les horizons et les aspirations dépassent les frontières du genre et de la politique pour atteindre une question fondamentale sur l’être humain, en tant que partie de la nature et manifestation de la liberté, ainsi que sur son lien et sa relation avec la terre.

Derrière cette documentation historique se trouve toute une chaîne d’êtres humains et d’efforts silencieux mais immenses, dont chacun a joué un rôle essentiel dans l’élaboration de cette philosophie et de ce paradigme humain durable.

Heval Rojda Rojhelat fut l’une des véritables soutiens et de celles qui ouvrirent la voie à ce projet ; telle une source jaillissante, elle joua un rôle déterminant en créant les possibilités et en ouvrant les chemins nécessaires à la réalisation de ce document historique. Elle demeura fermement aux côtés de cet effort jusqu’au bout — et elle y demeure encore. Combien sont-ils, ceux qui participent à la création d’une grande œuvre sans apparaître véritablement dans le cadre de la caméra, alors que, sans leur présence, leur souffrance, leur confiance et leur solidarité, le cadre lui-même n’aurait jamais pu exister ?

Même durant les jours les plus sombres et les plus déchirants de la guerre, des êtres humains furent là pour relier la caméra et le récit à la réalité tremblante de la souffrance humaine. Le Dr Roni Javanrud fut l’un des plus remarquables d’entre eux — un être humain qui rejoignit ces âmes dévouées et qui, aux jours où le phosphore blanc pleuvait sur Serêkaniyê, Girê Spî et les villages environnants, resta fermement à nos côtés, auprès des blessés, luttant pour sauver des vies humaines. Sa présence constitue un témoignage vivant de cette vérité : au cœur même de l’horreur de la guerre, préserver la vie humaine et panser les blessures est en soi une forme élevée de résistance — une manière de s’opposer à une logique qui cherche à transformer simultanément le corps humain et la terre elle-même en scènes de destruction et de dévastation.

Et durant ces mêmes jours de feu et de mort, William, venu de Suisse, était lui aussi à nos côtés, épaule contre épaule — un être humain compatissant, profondément solidaire de ceux qui souffraient, qui nous aidait à acheminer les médicaments et qui, afin de documenter la vérité et de la porter devant l’opinion publique mondiale, s’aventurait avec sa caméra au cœur de l’enfer. Sa présence incarnait la compassion et la solidarité humaines dans leur dimension universelle — une solidarité qui transcende les frontières de la géographie, de la langue et de la nationalité et qui reconnaît dans la souffrance de chaque être humain une souffrance commune à toute l’humanité.

Dans la formation de ce récit historique, des personnes telles que Mazdak Azar (Alireza Askari) jouèrent un rôle important dans l’élaboration et la maturation de l’idée d’un mouvement destiné à documenter cette réalité — un effort dont les premiers pas furent accomplis en Suède afin qu’une expérience fragmentée et saturée de douleur puisse devenir un récit historique durable.

Cette quête finit par rencontrer le regard profond et l’expérience vécue de Maryam Ebrahimi — une femme qui avait elle-même éprouvé la guerre et une enfance marquée par la guerre dans chacune des cellules de son être. Ainsi, lorsqu’elle prit sa caméra pour entrer sur le terrain, elle connaissait la signification profonde de la blessure, de la peur, de la perte et de la persévérance, non seulement derrière l’objectif, mais dans sa propre chair et dans son âme.

Maryam ne cherchait pas simplement à documenter un événement de guerre. Elle recherchait un lien organique entre l’être humain et la terre, entre la blessure et la mémoire, entre la femme et la vie, entre la résistance et la possibilité d’un avenir. Et lorsqu’elle prit la caméra entre ses mains, elle n’en fit pas un instrument d’observation à distance. Pour elle, la caméra devint un moyen de se rapprocher, d’écouter, de vivre et de témoigner.

Le résultat de ce choix fut près de cinq années d’un travail persévérant et remarquable visant à documenter une vérité qui devait demeurer vivante à jamais — au milieu du vacarme assourdissant de la guerre, parmi les statistiques sèches des victimes et dans les images amères de la destruction de Kobané.

C’est peut-être là l’un des aspects les plus singuliers du film : sous les drones de reconnaissance et les bombardiers qui cherchent, maison après maison, Sorxwin et les commandants blessés, la caméra se rapproche toujours davantage — des corps blessés, des yeux épuisés par l’insomnie, des silences chargés de sens et des mains qui, malgré de profondes blessures, continuent à travailler et à créer.

Des êtres humains tels que les camarades Sorxwin, Zarin, Rojda, Fedakar et d’autres encore ont franchi le seuil de la mort, perdant une main, une jambe, la parole ou la vue, et pourtant ils continuent à penser à la vie et à la poursuite de la lutte — tandis que les drones ennemis les recherchent maison après maison.

Les femmes qui surgissent dans ce récit magnifique ne sont plus les objets silencieux et oubliés de l’histoire. Elles sont elles-mêmes devenues des actrices conscientes de l’histoire. Ces femmes se sont dressées contre la brutalité, l’occupation et la logique de la mort pour défendre la dignité humaine, l’existence des opprimés et les droits de ceux dont les droits ont été niés.

Des figures telles que Heval Fatemeh Rojhelat (Sorxwin), Heval Fedakar, Zarin, Rojda et d’autres figures de la résistance ne sont pas simplement les héroïnes et les héros d’un combat militaire. Elles sont les signes lumineux d’une résistance : la possibilité d’une autre manière de vivre, de relations plus humaines et d’un monde digne, nécessaire et pur.

La présence du camarade Fedakar revêt ici une signification profonde et subversive. Le monde ne doit pas être à nouveau enfermé dans la vieille opposition binaire entre femme et homme. L’importance de sa présence — celle d’un homme qui a lui-même perdu ses deux jambes et qui se tient aux côtés de femmes blessées — réside précisément dans la destruction de ces murs artificiels et dans l’ouverture d’un horizon où la question n’est pas l’opposition entre les genres, mais la libération de l’être humain et la reconstruction du lien rompu entre l’humanité, la nature et la terre.

C’est un homme au milieu des montagnes, parmi les combattantes et les blessés ; un homme qui, aujourd’hui, à leurs côtés, pense à rendre la vie à la terre — aux oliviers, aux fleurs, aux plantes, au retour de la vie dans une terre que la guerre a blessée. Sa présence nous rappelle que la libération humaine ne saurait être réduite à la libération d’un genre par rapport à un autre. Il s’agit de libérer les relations humaines de la domination et de reconstruire le lien de l’être humain avec la terre.

C’est peut-être précisément ici que la Maison des blessés et la Fédération des blessés, ainsi que des commandants tels que la camarade Sorxwin (Fatemeh), Newroz et d’autres camarades dans le processus de libération du Rojava et de Kobané, acquièrent une signification qui dépasse la simple géographie matérielle.

Cette maison est l’incarnation vivante d’une commune humaine de communards — un espace où l’on peut percevoir l’écho du leadership et du partage des responsabilités dans les premières communes humaines, avant que la propriété, la hiérarchie et les rapports de domination ne transforment les relations entre les êtres humains ainsi que celles de l’humanité avec la nature, et avant que l’exploitation de l’être humain et de la nature ne devienne un rapport social établi. Ici, la blessure, le handicap, le genre et les frontières sociales conventionnelles perdent leur ancienne autorité. Ce qui demeure, c’est l’être humain et son besoin commun de vie et de dignité.

Les femmes qui ont perdu un œil, une main ou une jambe dans cette terrible lutte pour la libération, l’égalité et Femme, Vie, Liberté vivent avec leurs corps blessés tout en recréant simultanément la vie au-delà de leurs propres corps — en restaurant la terre, en cultivant les oliviers, en faisant pousser les plantes et en maintenant l’écosystème vivant.

Comme si leurs corps blessés et la terre blessée et labourée du Rojava étaient deux manifestations d’une même blessure. Et tous deux crient une même réponse :

Guérison, continuité et renaissance.

C’est ici que se forme l’une des images les plus bouleversantes du film : des femmes dont les armes sont encore à leurs côtés et au-dessus desquelles plane l’ombre menaçante des drones ennemis déposent, avec un calme saisissant et une volonté inébranlable, de la terre sur le corps d’un camarade tombé.

La main qui répand la terre sur le corps du camarade tombé afin qu’un jeune olivier puisse en surgir est la même main qui plante l’olivier et rend la vie à la terre.

Cette terre n’est plus seulement le cimetière de la mort ; elle est le berceau de la naissance et de la renaissance, telle la Mésopotamie — la terre entre les fleuves.

Et pourtant, la question fondamentale du film continue de flotter devant nos yeux :

Quelle est la force motrice de cette immense résistance ?

Ce que nous voyons n’est-il que le produit des émotions de la guerre ? Peut-on le comprendre dans le cadre des propagandes conventionnelles ? Ou existe-t-il derrière cette persévérance une motivation infiniment plus profonde : un désir brûlant d’un autre monde — un monde dans lequel femmes et hommes se lèvent non pour mourir, mais pour une vie harmonieuse, digne, égalitaire, libérée de l’exploitation et enracinée dans une relation avec la nature ?

À maintes reprises, le film place cette question devant le spectateur : dans les vastes cimetières du Rojava, dans les plans éloignés comme dans les gros plans, et dans les visages de femmes et d’hommes qui, en apparence, ne diffèrent en rien des autres êtres humains.

Ce qui les transforme en une force exceptionnelle n’est pas une quelconque nature héroïque innée, mais leur conscience profonde du moment historique et leur choix conscient de rejoindre un processus dans lequel la vie prend sens sous la protection de la liberté.

Ils n’étaient pas partis à la rencontre de la mort ; ils avaient franchi le seuil de la vie authentique.

Ils ont uni la conscience à l’audace et transformé l’audace en un courage d’acier — un courage devenu une arme, non pour adorer la mort, mais pour défendre la possibilité même de la vie.

C’est comme si ces êtres humains avaient surgi du cœur des montagnes libres, puisé leur force dans la pierre et le roc et, tels des fleuves impétueux, étaient descendus des hauteurs vers les plaines. Mais leur destination n’était ni le mirage ni la destruction ; leur aspiration était de transformer le désert en champs verdoyants de vie libre.

Le Rojava, avec ses étoiles éclatantes dans le ciel nocturne, avec le Tigre et l’Euphrate et les rivières qui traversent des plaines brûlées par les assauts des pillards de Daech, des criminels d’Al-Qaïda et des occupants néo-ottomans, avec une terre qui respire encore et un blé qui continue d’y germer, est devenu une métaphore vivante d’un autre monde — un monde qui ne se construit pas dans l’abstraction mentale, mais ici même, dans cette terre tangible :

dans le grain de blé qui repose dans le sol ; dans les racines de l’olivier qui percent la terre durcie ; dans les eaux du Tigre et de l’Euphrate et les rivières qui descendent des montagnes pour redonner vie aux plaines brûlées ; et dans l’être humain qui, après des années de guerre dévastatrice, pense encore à planter et à créer.

Peut-être peut-on entendre ici l’écho de grandes idées libératrices — la recherche d’un autre monde, d’un monde parallèle au monde de la domination. Une idée qui a également trouvé son écho au Chiapas. Mais le Rojava, contrairement aux rêves, se tient debout sur le terrain rude de cette réalité — avec ses étoiles, ses fleuves, sa terre, son blé et ses oliviers.

Ici, l’autre monde ne se construit pas dans l’abstraction ; il se construit dans la terre.

Au milieu de tout cela, le souvenir amer de l’Octobre noir de 2019 demeure comme une blessure qui ne s’est pas refermée — ces jours où Serêkaniyê, Girê Spî et les villages environnants furent soumis à d’intenses bombardements et occupés.

Durant ces jours sombres, j’eus l’honneur et la responsabilité de me tenir au milieu du feu, de la fumée et du phosphore blanc, aux côtés de Sorxwin et des autres, de soigner leurs blessures dans les villes de Hesekê et de Qamishlo et d’être témoin, de mes propres yeux, du crime et de l’occupation ; témoin de populations chassées de leurs maisons et de leurs terres et jetées sur les routes de l’exil ; témoin de la souffrance de centaines de milliers d’êtres humains dont le destin fut lié au déplacement forcé.

Et la souffrance et le déplacement se poursuivent encore. Le retour de nombreuses personnes déplacées vers des terres telles qu’Afrin, Serêkaniyê et Girê Spî continue de se heurter aux obstacles et aux violences engendrés par l’occupation et la guerre.

Pourtant, ce qui apparut devant nos yeux durant ces jours de fumée et de feu ne fut pas seulement la destruction. Ce fut aussi la grandeur d’êtres humains qui, même au moment de perdre une partie de leur corps et au milieu d’innombrables blessures, ne renoncèrent jamais à revenir à la vie, parce qu’ils croyaient en la possibilité d’une renaissance au sein même de cette terre.

Le Rojava s’est relevé de ses cendres et, tel un phénix, s’est remis à germer. Il a affirmé son identité et cherché à expérimenter une autre forme de vie et d’autogouvernance collective fondée sur la dignité. Les années de résistance n’ont pas réduit cette expérience à un souvenir décoloré ; le Rojava continue de se dresser contre l’agression et le despotisme.

Construire un petit abri au milieu d’immenses ruines ; planter un jeune olivier dans une terre encore imprégnée de sang ; rendre la végétation à un sol sur lequel la volonté de mort avait projeté son ombre ; et rendre l’être humain à son lien oublié avec la terre — tels sont les piliers fondamentaux de la résistance.

De la montagne à la plaine, de la pierre à la terre, de la blessure à la pousse nouvelle, tout dans cette terre répond à une seule question :

Comment refonder la vie après tant de mort — non pas simplement survivre, mais vivre une vie digne et libre ?

Peut-être faut-il chercher la réponse dans cette même main qui garde une arme à proximité pour défendre la vie libre, tout en plantant simultanément une graine ou un jeune arbre dans la terre.

Dans cette même femme commandante qui a combattu pendant plus de vingt ans dans les montagnes libres et au Rojava — une femme qui a perdu la vue, mais qui, du bout de ses doigts, ressent la brise et la douceur des feuilles et des branches. Cette image crée l’un des plus beaux moments surréalistes du film, témoignant de cette vérité : pour percevoir la beauté et la profondeur de l’existence, chaque cellule et chaque fibre nerveuse du corps entre en action — même lorsque les yeux ne voient plus.

Durant les jours de feu et de bombes au phosphore blanc, ceux qui soignèrent les blessures humaines à Hesekê, Til Temir et Qamishlo, ainsi que les êtres patients qui se tinrent dans l’ombre afin que cette vérité historique puisse être documentée, furent pour moi une source de fierté. Ensemble, ils témoignent d’un pacte humain qui se dresse contre l’oubli.

Et peut-être la véritable libération est-elle précisément cela :

La présence du camarade Fedakar, aujourd’hui jardinier dans le refuge des blessés ; un homme aux côtés des femmes ; un être humain aux côtés d’un autre être humain.

Non pas la domination de l’être humain sur l’être humain ; non pas la victoire d’un genre sur un autre ; mais la fin de la logique de domination ;

rendre l’être humain à son être authentique ; rendre l’humanité à la terre ; et rendre la vie à l’endroit même où la mort voulait planter sa tente pour toujours.

Car tant qu’une seule graine demeure vivante au cœur de la terre, aucune catastrophe ne peut mettre un point final définitif à la vie.

Et peut-être la valeur de ce film réside-t-elle précisément là : dans le fait qu’il nous oblige à le recevoir non seulement avec nos yeux et nos oreilles, mais aussi avec notre âme et notre raison. Car cette œuvre n’est pas seulement la documentation d’une résistance ; elle consigne une question historique et humaine :

L’être humain est-il prisonnier et condamné par le destin, par une destinée transcendante, par les puissances militaires, politiques et idéologiques et par les armées d’occupation — ou peut-il, par sa volonté et sa conscience, à l’image de Sorxwin et de ses camarades, reprendre une fois encore son destin entre ses propres mains ?

L’accueil exceptionnel réservé au film lors de sa première projection spéciale au cinéma Zita, à Stockholm, le 4 septembre 2026, ne fut pas seulement l’accueil d’une œuvre cinématographique ; ce fut aussi la reconnaissance d’un effort nécessaire pour documenter une part d’une vérité humaine et historique qui ne doit pas être oubliée.

Ce film raconte l’histoire des morts vivants — de celles et ceux qui ont franchi la frontière de la mort et qui pourtant continuent à planter, continuent à construire, continuent à revenir vers la terre et continuent à croire en l’avenir.

Des blessures à la renaissance ; de la mort à la vie ; de la montagne à la plaine ; et de l’être humain à la vie de la terre.

Abbas Mansouran

5 septembre 2026

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